NO-MAD

Voilà, ça y est, ça fait tout pile deux années. Sortez les trompettes, les cotillons, et les banderoles. Aujourd’hui c’est quasi un anniversaire. 1er novembre, le jour où je suis re-née.

31 Octobre 2018 –  London Heathrow

Je décolle après avoir passé quelques jours à flâner dans les rues de la capitale britannique et retrouvé mon amie de la fac, Marina. J’atterris quelques jours plus tard à Christchurch en Nouvelle Zélande, la gueule enfarinée, le sac à dos qui pèse une tonne, des papillons plein le ventre et une bonne constipation. 

J’ai quitté le garage de mon père à Lille, sachant que je ne le reverrais plus, vendu avant mon retour. Je dis au revoir à cet endroit qui m’a vu grandir, jouer à cache-cache parmi les pneus et les bidons d’huiles usagées. Je serre mon père dans les bras quand il me dépose à la gare pour prendre le train qui m’emmènera à Londres. On est tous un peu ému mais on ne sait pas encore bien pourquoi, pour combien de temps. On ne se manque pas encore mais on sait que ça ne va pas tarder. Ma sœur imagine que je pars pour quelques mois et que je serais rentrée avant l’été. Moi je ne sais pas. 

31 octobre 2019 – Christchurch

Suzie m’amène à l’aéroport. Les bottes de moto aux pieds – ça prend moins de place dans les bagages – le casque à la main, l’énorme sac de voyage qui me fait plier en avant, mon autres sac plaqué contre les seins, ça rétablit l’équilibre, bien que complètement tassée sous une montagne de lanières, je me tiens à peu près droite, prête pour embarquer. 

J’arrive à l’auberge de jeunesse de Melbourne où je retrouve les copines rencontrées quelques mois auparavant à Wellington. Difficile à imaginer, mais je m’étais tant acclimatée à la Nouvelle-Zélande, que repartir était à nouveau un défi. Recommencer ici. Excitant et intimidant. 

1er novembre 2020 – Launceston

Ouais je sais j’ai un peu déconné avec la date. 

Mandy me dépose devant le minuscule aéroport de Launceston. 9 mois en Tasmanie, cette île est comme un grand village éparpillé parmi les montagnes et les forêts. Un monde à part. Une parenthèse dans le voyage. Je suis tombée dans une faille espace-temps. Je m’y suis fait un nid et j’ai hiberné. J’ai observé depuis ce coin de nature les événements du monde entier, protégée sous une bulle de verre même pas besoin de masques et de gants. Aujourd’hui j’ai percé la coquille, il est temps de bousculer les quelques repères familiers et de repartir, sentir les papillons, ceux qu’on ressent devant l’inconnu. L’avion qui vient d’atterrir devant moi, m’emmènera dans peu à Brisbane. Colin et Ange seront là, prêts à me cueillir, fleur fraîchement dépotée, en quête de nouvelles sources où puiser. 

Crédit photos: The French Lady Photography / Delphine Gonzalez

MOREPORK

Cher Lucas,

Ici en Australie, on les appelle les boobook owls. En Nouvelle-Zélande, là où je les ai entendu pour la première fois, morepork. 

Elles me fascinent et me rassurent. Lorsque je campe au milieu de nulle part, que le jour est tombé et que même les insectes se sont tus, c’est le silence de la nature qui s’impose. Souvent je frémis, une peur enfantine me tient aux aguets, toute la nuit durant je ne dors que sur une oreille.

Au moindre bruit, j’ai les poils qui se dressent, les muscles qui se tendent, j’ai le corps ressort, près à bondir hors de la tente. La tente, c’est d’ailleurs bien là tout ce qui se tient entre mon imagination et l’extérieur. J’entends des pas, des respirations. J’imagine à chaque instant qu’on veut m’ôter Bumblebee ou Momo. Alors qu’en réalité, tout ce que le possum, qui se fige dans la lumière de ma frontale et dont je vois les petites billes briller, veut m’ôter, ce sont mes barres chocolatées. 

Le soir, quand tout s’immobilise, avant que le balai nocturne ne commence, j’entends les morepork qui se font échos. Maîtres de cérémonie, ils donnent le signal. J’entends ces petites chouettes brunes se répondre depuis leur arbre. L’une lance sa première interrogation et je guette le chant de la seconde à quelques kilomètres de là. Et sans le savoir, elles bercent mon sommeil, me font entrer dans l’intensité des nuits oubliées par la civilisation.

Ces boules de plumes à l’air mal réveillé se parlent, échangent et se répondent inlassablement, nuit après nuit, emplissant l’immensité de la forêt de leurs deux échos lointains. 

A qui d’autre que toi, Lucas, pouvais-je envoyer cette carte ? Elle m’a suivi depuis le début de l’aventure en Australie et te trouvera en Nouvelle-Zélande. A l’origine de mes nuits solitaires. Garde la avec toi. Peut-être que ces mots résonneront en toi et comme le chant du morepork te berceront quand tu n’entendras pas d’autres bruits que les battements de ton cœur. 

AVEC MOI

Chère maman,

Des fois j’imagine qu’une petite caméra me suit dans mes péripéties bouffonnes et te retransmet les images de ma réalité, à visionner pendant que tu bois ton café au petit déjeuner.

Cette caméra elle t’aurait fait voir comment l’autre jour, parce que j’avais mal fermé la porte du poulailler, toutes les poulettes s’étaient fait la malle et qu’il ma fallu aller les capturer dans le prés. J’étais en pyjama, claquettes-chaussettes, en train de courir derrière le dernier coq récalcitrant avec le filet dans une main et un sot de graines dans l’autre. Évidemment les chèvres et les agneaux ont cru que j’étais là pour leur donner à béqueter et ce sont tous mis à me courir après dans un brouhaha affamé. Le coq était complètement paniqué. Moi aussi. J’ai largué le sot au sol et j’ai enfin réussi à coincer le gallinacé survolté quand j’ai, avec horreur, constaté que l’un des agneaux s’était bloqué la tête dans la anse du sot et courrait à tout va en bêlant frénétiquement et répandant toutes les graines au sol. Évidemment les oies, alertées par tout ce ramdam, sont venues s’ajouter au brunch champêtre improvisé et tout ce beau monde me filait le train alors que je tentais de m’évader avec le sot et le coq dans le filet. Quand j’ai enfin eu terminé, haletante et rougeaude, m’appuyant à mon filet à moitié détruit dans la poursuite, v’la ti pas qu’une poule encore en liberté passe en courant devant mon nez. J’ai vaguement articulé un « putain » mélangé à un rire jaune… poussin!

***

Aujourd’hui la camera t’aurait fait voir les larmes qui sont venues me chatouiller les globes oculaires alors que Brian et moi roulions pour aller chercher le pain invendu de la boulangerie du coin. Brian c’est le père de famille qui m’accueille chez lui avec sa femme Mandy. Je m’occupe de nourrir les animaux – de courir après eux aussi parfois – et de désherber le potager, en échange je loge et mange chez eux. 

Bref, j’avais les yeux humides et j’ai ravalé discrètement le mini sanglot qui tentait de se faufiler entre mes dents. 

Ça ne m’arrive pas souvent et d’ailleurs, on finit par s’habituer à la distance, l’absence de ses proches. On recrée des liens et on comble les manques affectifs au gré des rencontres. Je me sens la plupart du temps comme anesthésiée lorsque je pense à vous, à Clémentine, à mes proches eu Europe. La technologie nous fait percevoir la distance d’une façon complexe. Le contact, la connexion reste. Mais le vide entre nos bras, tes mains douces sur ma nuque et tes grosses bises claquantes sur ma joue, eux, ils sont plus là. Et depuis deux ans déjà. Et même si j’y prête pas attention au quotidien, il y a des moments de manque qui me prennent par surprise. Je disparais de la voiture pendant quelques secondes. 

Je me vois petite grimper ce géant de maman que tu es. Escalader tes jambes, poser mes pieds sur les tiens, enlacer mes bras autour de ta taille et coller ma tête contre ton ventre. Et je ne te lâche plus jamais. Du moins pendant tout le temps qu’il te faut pour préparer le dîner. Car en marchant avec un boulet hilare accroché à tes mollets, tu continues de t’affairer dans la cuisine. 

Je sais pas ce qu’il s’est passé. On discutait avec Brian puis un petit silence s’est installé et cette image là s’est incrustée dans ma tête. D’un coup comme ça, sans raison. Et l’absence de toi s’est faite si présente dans tout mon corps d’enfant, j’avais envie de chialer, de prendre le premier avion direction tes bras. 

Je sais que c’est difficile pour toi. En plus de la distance, il y a l’attente. L’attente du retour. Enfin avoir tes deux filles avec toi pour Noël, pour des vacances en famille. Je sais que partout où tu vas, tu es fière de parler de nous, de raconter nos vies, nos choix, ces rêves que l’on accomplit. je sais aussi que tu es triste de ne pas nous voir plus souvent, de ne pas même savoir quand est-ce que tu nous verras la prochaine fois. Mais ça tu ne le diras pas, non, tu le garderas pour toi. Tu ne diras rien qui nous fasses culpabiliser, tu es simplement heureuse si on l’est. C’est tout ce qui compte à tes yeux. Et je me dis que j’ai une chance incroyable d’avoir une maman comme toi. 

CHÈRE MAMIE #9

LÉGÈRE 

Chère mamie,

J’ai quitté la ferme il y a quelques semaines de ça maintenant. J’ai dit au revoir à Bruce qui me regardait paqueter tout mon petit bazar sur la moto. Y en avait tellement, qu’elle est tombée à la renverse pendant que je fixais les extenseurs! 

Un dernier café avec mon boss, un regard sur les champs autours et les vaches qui ressortent par petits groupes de la salle de traite pour rejoindre le près où elles passeront la nuit. 

Je me souviendrais de 1818, Dave, qui m’avait écrabouillé sans le vouloir contre une barrière le jour de mon anniversaire. Je me souviendrais de 1653, Goss, qui pendant tout le temps du vêlage m’a laissé la caresser, la gratouiller et l’enlacer quand à minuit je venais voir quelles vaches avaient mis bas dans la grange. Je me souviendrais de 8242, la lente qu’il faut laisser faire deux tours complets sur la plateforme. Je me souviendrais de celles qui kickent avec leurs sabots tout crottés, qui agitent la queue et me smackent magnifiquement la joue dans des éclaboussures de boue et d’urine… pendant que je râle et jure en français à travers la salle de traite. Je jurais et puis je riais aussi beaucoup. Quand elles déposaient délicatement sur le dessus de ma casquette une gracieuse bouse avant de quitter la plateforme, je riais et déclarais que c’était bon joueur, que je ferais sûrement la même à leur place. J’ai souvent dis à mon patron que je serais la pire des peaux de vaches si j’étais l’une d’entre elle. A quoi il répondait que je finirais rapidement à l’abattoir. Fin de l’échange ! 

Je me souviendrais de ces majestueuses bêtes, leur curiosité, leurs caractères, leur folie candide et leur resilience. 

Je regarde une dernière fois cette plaine bordée de montagnes que j’ai si souvent observées et capturées trois saisons durant. 

Et puis enfin je roule. Je ne rentrerais pas tout de suite, non. L’univers a encore quelques aventures dans son sac de voyage pour moi. Tout ce que je sais de l’avenir est que je ne sais rien de lui. Et ça me fait sourire sous mon casque. Ce qui pouvait m’effrayer dans le passé, me pousse en avant aujourd’hui. Des peurs j’en ai toujours bien entendu. Mais je me suis débarrassée au fil des kilomètres des fardeaux invisibles que l’on traine avec soit depuis l’enfance. Je suis légère et je n’ai plus peur de suivre mon instinct, d’écouter ce que mon ventre me dit. 

Des peurs j’en ai bien entendu. J’ai peur de ne pas te voir mamie. Que la vie que j’ai choisie et qui me rend heureuse me fasse sacrifier les gens que j’aime le plus au monde. 

Alors aujourd’hui je lance un vœu, je laisse les oiseaux le récolter et le déposer du bout de leurs becs sur la terrasse de ta chambre. Légèrement. Je fais un vœu que tu entendras, il est de ceux qui n’ont pas de mots. Je sais que tu le comprendras, car tu es de celles qui parlent le langage des moineaux.

Mamie je t’aime.

Ta biquette

SAUVETAGE

Là, comme maintenant, je devrais avoir les fesses enfoncées dans le fauteuil d’un terminal d’aéroport, shootée par les effluves de parfum détaxé, la face endormie et les yeux gonflés par les décalages horaires et l’attente, quelque part entre l’Australie et la France. Je devrais. 

Mais là, tout de suite, j’ai les fesses calées sur la selle de ma moto – je t’écris dans ma tête, tu vois – inondée par l’air salé qui filtre à travers le casque, la tête vissée et les yeux collés à la route, quelque part sur la côte sud de Tasmanie. Je me suis sauvée.

Je me suis sauvée. Il y en a quand ils se sauvent, ils prennent leurs jambes à leur cou, ils mettent les voiles, partent en courant. Mais moi, je me suis sauvée sans bouger d’un pouce. J’ai décidé de ne pas rentrer. 

J’aurai pourtant du rentrer, c’était prévu, booké. J’avais prévenu, tout organisé et puis un vol a été annulé, et puis un autre. Et puis je me suis dit que l’univers était pas prêt, que moi non plus, et que quitte à revenir là-bas autant le faire quand j’en aurai fini ici. 

Ici, là, tout de suite. 

J’ai quitté la ferme, dis au revoir aux vaches et au chien Bruce. J’ai massé mes mains abimées avec de l’arnica, remis en place le ressort du piège à souris. Un coup de balais, pas même une larme, trop heureuse de casser une routine déjà installée. Hop, j’ai décampé. J’ai regardé l’avion décoller sans moi et j’ai envoyé mon sac à dos par la poste, me dépouillant des quelques jolies choses que je possédais et ne gardant que les vielles sapes limées, les chaussettes rafistolées. 

Je marine un peu entre deux eaux en ce moment, sachant pas bien où-quoi-comment mais je me fais pas de bile, l’univers va me lancer son signal et alors je saurai quand sonnera l’heure de tailler la route à nouveau. Du coup, je me prépare. 

Je me prépare au continent, à la chaleur, aux serpents, au désert. 

Je me prépare au sable, aux crevaisons, à la pluie, aux fourmis.

Je me prépare pour l’Australie et la suite du voyage que je ne pouvais pas arrêter. Je me prépare à l’imprévisible, à cette vie que j’embrasse et qui me fait vibrer.

Et dans tout ça, peut-être qu’à un moment donné, je te rencontrerai. 

Qui sait ?

CŒUR MOTEUR

J’ai profité de mon dernier week-end pour rouler. Dire au revoir. Aux gens rencontrés, à la mer et au bitume. Prendre une dernière fois ces routes que j’ai tellement parcouru depuis février. La Tasmanie est ma maison depuis que je voyage. La Tasmanie doit être très triste de me voir quitter ses rivages car, depuis une semaine, elle chiale comme une gosse abandonnée. Des hectolitres de pluie. De la flotte à n’en plus finir. “Il pleut comme vache qui pisse” dirait ma mère. “Y drach” dirait mon père. Moi je dis rien, je roule. Quel que soit le temps. Peu importe la météo, je suis sur la moto.

À une semaine de mettre Momo le chameau – aka ma Suzuki dr 650 – dans une grange, de ranger mon casque et ma veste dans une boite hermétique, je jette un regard dans le rétro. 

J’y vois mes débuts titubants sur les routes de graviers en Nouvelle-Zélande au guidon de ma plantureuse Red Bumblebee – aka ma BMW 650gs – lorsque je m’aventurais dans l’inconnu. Je ne connaissais rien à l’univers du voyage à moto, au “offroad”, je comprenais que dalle en mécanique et savais à peine faire la pression des pneus. J’ai frôlé l’arrêt cardiaque lors de ma première sortie quand j’ai découvert ce que le mot courbe voulait dire. Sur la route incurvée j’étais l’aiguille qui indique l’heure. Celle de ma chute potentielle. J’étais raide comme un bâton, tendue comme un string, juste la peur de tomber, de m’aplatir comme une crêpe dans le virage. D’ailleurs c’est arrivé souvent que je tombe, au ralentis, sans raison, en jurant et suant. Les pieds qui glissent dans les graviers, cherchant vainement à retenir le poids de ma gargantuesque moto. Franchement, j’en ai chié. Cette moto elle était pas vraiment faite pour moi mais à refaire je n’aurai rien changé. Un peu comme un premier amour. Ça m’a laissé une belle cicatrice. 

Et puis j’ai pas lâché, j’ai demandé des conseils, j’ai suivi des formations, j’ai observé, j’ai appris. Et surtout j’ai roulé. 

Roulé à ne plus sentir mes poignets, à m’en éclater les genoux, les rétines collées à la route. Roulé à en perdre la notion du temps, rappelée à l’ordre par le réservoir affamé, mon corps déshydraté. Roulé à se perdre au bout de nulle part sur des chemins sans issues. “No exit”. Des chemins sans chemins. 

Roulé à en rester la mâchoire bloquée de douleur et bouche bée de bonheur. Les larmes aux yeux, les éclats de rires en écho dans le casque. 

J’ai affronté la pluie, le vent, j’ai appris le froid, mordu la poussière et mangé le sable. J’ai roulé partout où mes roues voulaient aller même là où je pouvais pas. Restées embourbées, bloquées à terre, on a pas toujours fais les fières et on filait un sacré coton avec le bourdon. J’ai souvent douté et je pensais que je m’acharnais sans raison et sans talent. À m’en briser les os, m’en brûler les mollets sur le pot, me tordre les chevilles et puis remonter. Et rouler. 

Je jette un second regard dans le rétro fracassé et je me vois un an plus tard, 26 000 kilomètres dans les jambes, enfourcher une nouvelle monture. J’avais repéré un type avec ce modèle, je m’étais arrêtée et lui avais demandé ce que c’était et si je pouvais l’essayer. Dans ma tête c’était imprimé. À peine débarquée sur cet immense continent, moi qui m’étais jurée de laisser la moto de côté pour un temps, j’écumais déjà les sites de revente à la recherche de ma perle, de mon chameau qui allait m’emmener découvrir le désert australien. Momo et moi, ça a été le match parfait. J’ai appuyé sur le starter et ça a instantanément (ou presque) fait clic. Une combustion à faire pâlir tinder. J’avais trouvé mon partenaire de route idéal. Ça ne m’a bien évidemment pas éviter de me casser la tronche un paquet de fois mais j’étais sure de redresser ma machine à tous les coups. Des petites brûlures et des points de sutures. Les traces que l’on apprend de ses erreurs. Ou peut-être pas d’ailleurs ! Et puis… j’ai roulé. Roulé à travers les incendies, de la fumée plein la visière. Roulé des heures et des heures, sous la canicule sur le continent ou sous la pluie en Tasmanie. Slalomé entre les possums et les wallabies. Dérapé sur les graviers, glissé dans la boue, j’ai roulé à en éclater la chaîne en plein vol. J’ai suivi des formations, j’ai observé et j’ai appris. A faire ma vidange, à changer un pneu, une chaîne et des pignons. On m’a donné des coups de mains et des coups de clés pour resserrer les boulons. J’ai joué avec le poids de Momo, les fesses en l’air, une jambe en équilibre, les coudes en équerre, ridicule funambule. 

20 000 bornes sur mes pneus taillés pour la terre. 

J’ai roulé et j’ai appris.

Je suis tombée et j’ai appris.

J’ai chialé, j’ai ris,

J’ai eu chaud aux fesses et je me suis gelée les miches. 

J’ai risqué et vécue ma vie. 

J’ai pris peur parfois et j’ai gagné en confiance tout le temps. 

Je jette un regard dans le rétro et je vois le chemin parcouru. Les kilomètres d’apprentissage, les doutes et les craintes vaincus comme des dos d’ânes sur la route. Je vois les visages des gens que j’aime, je sens les vibrations parcourir mon corps courbaturé, et ressens l’ivresse lorsque l’on sort des sentiers battus et puis j’entends un bruit. Celui de mon moteur… ou bien peut-être est-ce celui de mon cœur ?

SABOTAGE

Cher Lucas,

Il y a des mots qu’on aime sans savoir expliquer la raison. Par exemple le mot raison, ça c’est un mot que j’aime pas trop. Il sonne comme ce qu’il désigne, c’est monotone et tiède. Par contre j’aime beaucoup le mot sabotage. J’ai envie de le déclamer de façon dramatique et théâtrale à chaque fois que je le vois. 

D’ailleurs, quand je le vois apparaître dans ma tête, c’est toujours qu’un grand moment de mélodrame intérieur se joue. J’aime les histoires, les dilemmes et les déchirements qui nous font éprouver toutes nos facettes d’êtres humains. J’ai tendance parfois à me faire tous un tas de scénarios, imaginer le pire, l’idéal et envisager toutes les issues possibles de la vie. Bref. Souvent quand il m’arrive quelque chose de bien, que je m’attache à quelqu’un, et que mon cerveau me susurre que tout ça c’est bien beau mais que ça ne va pas durer, Sabotage accourt sur son cheval avec sa petite boite à outils. Sabotage a plus d’un tour dans son sac pour détourner le train de la simplicité. Une petite bombe par ci, un petit conflit par là. On coupe le circuit qui alimente la raison et on fait péter les plombs de la passion. Sabotage caracole du succès de sa mission. En un tour de conversation, tous les boucliers sont dressés, le terrain miné et l’interlocuteur repoussé, tenu à distance. Loin de cet esprit trop romanesque qui a le cœur ouvert à tous les vents.

Voilà. Je suis une reine du sabotage.

Alors si tu m’entends à nouveau te parler de ne plus se parler, dis-moi de me taire. Si tu mets le pied sur une mine, désamorce là d’un sourire et écarte la avec désinvolture d’un geste de la main. Si je te repousse sous prétexte que toi et moi avons chacun mieux à faire que ça, même si on ne sait pas ce que c’est que “ça”, je t’en prie, ne t’en va pas. 

HIER ET DEUX MAINS

Cher Lucas,

Je sais pas bien quoi t’écrire, mais il faut que je ponde quelque chose ou sinon tu vas tirer la tronche. Une semaine sans te parler pour que je retrouve ma muse. Ben c’est raté. J’ai rien trouvé du tout. J’ai l’inspiration enfouie sous une montagne de bouse de vache, étouffée par une avalanche de fatigue, noyée dans une marre de café instantané. Ma main engourdie par la douleur tape maladroitement ces quelques mots. 

J’ai maintenant des pognes de travailleurs.  Et je les trouve belles comme cela. Calleuses, gonflées, courbaturées. Quand je les regarde, je vois les 8 derniers mois passés à travailler comme je ne l’avais jamais fait, à faire ce que je n’avais jamais fait. Je me suis battue pour rester en Australie alors que le monde se confinait, qu’il fallait “rentrer chez soi”, me suis battue pour surmonter l’harcèlement moral quotidien au travail, battue pour donner plus de poids à plusieurs bonnes personnes plutôt qu’à une seule mauvaise. Me suis battue avec des fourches de tracteur, des buggys bloqués dans la boue, des quadbikes retournés dans les virages, des clôtures et des mètres de barbelés emmêlés. Battue avec les sabots piétinants des vaches agacées, défendue contre celles qui me chargeaient ou m’aplatissaient parfaitement contre les barrières. Encore quelques jours et tout cela sera fini. Derrière moi. Aujourd’hui sera hier.

Bientôt tous les inconforts liés aux mouvements répétitifs, au travail physique et au manque de sommeil auront complètement disparus. D’ici un mois, je serai à nouveau sur le vieux continent. D’autres habitudes reprendront leurs places, les visages familiers se rappelleront à mes yeux et mon cœur s’accoutumera à la chaleur d’un vrai foyer. Mais je n’oublierai pas. Les heures de travail acharné, les fous rires solitaires jetés au vent, les coups d’œil furtif à la Voie lactée. Je n’oublierai pas les litres de sueur versés, les caresses avec mes vaches préférées. Je n’oublierai pas les sourires échangés, les larmes perdues à la fin d’une journée et les découvertes enfin retrouvées. Non, j’oublierai rien de tout ça. J’ai le cœur courbaturé d’avoir autant vécu en si peu de temps. Et putain ça fait du bien de se savoir si intensément vivant. 

Bon, en attendant de ne pas oublier, il y a autre chose qui me ferait du bien, dormir quelques heures avant la traite de demain! 

SCOLOPENDRES

L’effet du réchauffement climatique sur la reproduction des scolopendres

Ouais je sais on dirait l’intitulé d’une dissert de SVT, mais c’est simplement le défi lancé par Lucas pour que j’écrive quelque chose. N’importe quoi mais quelque chose. Parce que ça fait des mois que j’ai rien sorti. Des semaines que j’incube un tas de pensées, que j’ai des émotions ras la glotte mais qu’il y a rien qui s’imprime sur le clavier. 

Alors pour les idiots qui comme moi se demandent discrètement, scolopendres, scolopendres… Vous cassez pas la binette j’ai déjà googlé, c’est le nom scientifique des milles pattes. C’est comme hôtesse de caisse pour caissière ou technicien de surface pour homme de ménage. Ça fait plus classe. 

Évidemment j’y connais strictement rien aux mille pattes, et je trouverais ça presque inquiétant si j’étais incollable sur les us et coutumes des scolopendres en milieu naturel… j’ai bien entendu pas une foutre idée si et comment le réchauffement climatique influence leur reproduction mais je serais pas surprise que quelqu’un quelque part soit en train d’étudier la question. 

Je sais donc pas ce qu’il en est de la libido du mille pattes mais je sais que comme tout être vivant qui joue son rôle dans le cycle naturel, il va payer cher notre recherche effrénée du bonheur à grand coup de consommation et de pollution.

Je sais qu’en ce moment le parisien sue un litre d’eau à chaque fois qu’il se plaint de la chaleur caniculaire. Je sais qu’en plein mois de février, les sudistes se baignent dans la mer et s’en réjouissent auprès du journaliste du JT de midi qui les interroge avec tant d’engagement. 

Je sais aussi que plus de 12 millions d’hectares ont été ravagés par les incendies en Australie, venant ajouter plus de 400 millions de tonnes de dioxyde de carbones rejetés dans l’atmosphère, décimant plus d‘un milliard d’animaux sauvages. Et cela uniquement pour l’Australie. Car on pourrait parler des feux en Amazonie, comme si la déforestation sans répit de sa forêt ne suffisait pas. 

On pourrait également évoquer la fonte des glaces que l’ont observe depuis plus de trois décennies et qui en plus de détruire l’habitat d’animaux et de populations, fait monter le niveau de la mer si bien que d’ici quelques années les inondations côtières occuperont les gros titres des informations. Mais c’est moins loin pour aller à la plage qu’il s’enthousiasmerait Roger dans le micro du 12/13. 

On pourrait s’interroger sur l’effet de ce réchauffement sur les populations des zones touchées par les tempêtes et les sécheresses, les réfugiés climatiques qu’on les appelle. Bien souvent ce seront ceux qui auront contribué le moins à l’autodestruction du monde qui paieront les premiers. 

Je parlerai pas de ce septième continent constitué de déchets plastiques qui flottent dans nos océans, océans en surpêche, je parlerai pas du braconnage d’animaux sauvages et de la surexploitation agricole et animale. Nan j’en parlerai pas parce que c’est hors sujet. En quoi la production de plastique à outrance, la surconsommation de produits issus de l’agriculture intensive qui transitent à travers le monde auraient un rôle dans la production de gaz à effet de serre? C’est pas parce que j’achète des tomates en hiver, et des fruits prédécoupés emballés dans du plastique que j‘emmerde la reproduction des scolopendres… si ? 

Les politiques et les boomers ont traité la question par une attitude de l‘après nous le déluge tout en continuant de faire des mini-eux et chantant la gloire d’un monde globalisé. Apogée ultime du déni et de l’autocentrisme. Aujourd’hui leurs enfants se demandent dans quel merdier ils ont atterri, on peine à penser. Le déluge est bien là mais les enfants de nos enfants, entre un filtre Snapchat et une vidéo TikTok, trouveront bien des solutions. 

D’ici là, je sais pas vous, mais je suis bien tentée d’aller mettre mon nez dans la terre. Me fourrer dans un potager et regarder la lente marche souterraine des mille pattes, qui inlassablement creusent leur galerie, font respirer le sol et participent à leur échelle, au cycle du monde. 

D’ici là, je tenterai de m’inspirer de ce macro-monde, et comme ces animaux décompositeurs, je m’acharnerai à transformer les détritus en terreau, à créer l’humus fumant d‘humilité et de simplicité, duquel pousseront des tiges pleines d’espoir.

LIGNES DE FUITE

Chère Cousine,

Je prendrais bien un café en terrasse sur une place dans l‘un des quartiers vivants de Marseille avec toi. Ou un mojito plutôt. Oui un mojito, j‘en ai plus besoin que d‘un café en ce moment! On se raconterait nos amours échoués, nos plaisirs réussis, comment la vie nous pousse en avant, nous rattrape parfois et nous rejette à nouveau avec fougue comme des galets aux prises avec les vagues sur une plage comme il y en a par chez moi, là d’où je viens, dans le Nord. 

Je te raconterais ma vie en Tasmanie, dans cette ferme laitière où je passe tout mon temps à travailler, à dormir entre chaque traites et à manger comme un camionneur en hypoglycémie. Rien de bien folichon sur le moment mais en te le racontant, en te narrant mes aventures insulaires et solitaires jonchées de bouses de vache, de rencards Tinder loufoques et de paysages fantastiques, je réaliserais combien je ne regrette rien. On construit sa vie à coup de décisions, de hasards et d‘instinct. 

Moi vue de près, mon tableau ressemble à rien, je dois l’admettre. Des ecchymoses, des bouts d‘os pétés, nombreux sont ceux qui me disent de penser à arrêter de rouler, arrêter d‘essayer. Moi je crois que ceux qui ont le plus peur de la mort, de souffrir, ont surtout très peur de la vie et d‘en jouir. Enfin c‘est mon avis. Bref, mon tableau est un sacré méli-mélo, la perspective fout le camp, les lignes de fuites partent en zig zag comme sur mes cartes routières. L‘horizon prend tout le champ. Les couleurs on en parle pas, ça hésite entre l‘orange des couchers de soleil et le rouge sang, le noir du ciel au réveil et le blanc de la brume dans les montagnes. Quand tu crois que c‘est romantique, tu réalises qu‘il y a pas plus abstraits que les sentiments qui suintent de la toile. 

Un jour quelqu’un trouvera ce tableau dans une brocante calée contre le rebord du caniveau entre du matériel de camping usé et une pile de bouquins aux pages toutes gribouillées de notes. Personne n‘y verra ce que j‘y vois, une vie à moi, une vie vécue selon mes choix. 

Bon je voulais t‘écrire une lettre toute simple, te dire le temps qu‘il fait et comment je vais. Ben tu vois, c‘est râpé! 

Prends bien soin de toi et de tes rêves. 

Fanette

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