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CŒUR MOTEUR

J’ai profité de mon dernier week-end pour rouler. Dire au revoir. Aux gens rencontrés, à la mer et au bitume. Prendre une dernière fois ces routes que j’ai tellement parcouru depuis février. La Tasmanie est ma maison depuis que je voyage. La Tasmanie doit être très triste de me voir quitter ses rivages car, depuis une semaine, elle chiale comme une gosse abandonnée. Des hectolitres de pluie. De la flotte à n’en plus finir. “Il pleut comme vache qui pisse” dirait ma mère. “Y drach” dirait mon père. Moi je dis rien, je roule. Quel que soit le temps. Peu importe la météo, je suis sur la moto.

À une semaine de mettre Momo le chameau – aka ma Suzuki dr 650 – dans une grange, de ranger mon casque et ma veste dans une boite hermétique, je jette un regard dans le rétro. 

J’y vois mes débuts titubants sur les routes de graviers en Nouvelle-Zélande au guidon de ma plantureuse Red Bumblebee – aka ma BMW 650gs – lorsque je m’aventurais dans l’inconnu. Je ne connaissais rien à l’univers du voyage à moto, au “offroad”, je comprenais que dalle en mécanique et savais à peine faire la pression des pneus. J’ai frôlé l’arrêt cardiaque lors de ma première sortie quand j’ai découvert ce que le mot courbe voulait dire. Sur la route incurvée j’étais l’aiguille qui indique l’heure. Celle de ma chute potentielle. J’étais raide comme un bâton, tendue comme un string, juste la peur de tomber, de m’aplatir comme une crêpe dans le virage. D’ailleurs c’est arrivé souvent que je tombe, au ralentis, sans raison, en jurant et suant. Les pieds qui glissent dans les graviers, cherchant vainement à retenir le poids de ma gargantuesque moto. Franchement, j’en ai chié. Cette moto elle était pas vraiment faite pour moi mais à refaire je n’aurai rien changé. Un peu comme un premier amour. Ça m’a laissé une belle cicatrice. 

Et puis j’ai pas lâché, j’ai demandé des conseils, j’ai suivi des formations, j’ai observé, j’ai appris. Et surtout j’ai roulé. 

Roulé à ne plus sentir mes poignets, à m’en éclater les genoux, les rétines collées à la route. Roulé à en perdre la notion du temps, rappelée à l’ordre par le réservoir affamé, mon corps déshydraté. Roulé à se perdre au bout de nulle part sur des chemins sans issues. “No exit”. Des chemins sans chemins. 

Roulé à en rester la mâchoire bloquée de douleur et bouche bée de bonheur. Les larmes aux yeux, les éclats de rires en écho dans le casque. 

J’ai affronté la pluie, le vent, j’ai appris le froid, mordu la poussière et mangé le sable. J’ai roulé partout où mes roues voulaient aller même là où je pouvais pas. Restées embourbées, bloquées à terre, on a pas toujours fais les fières et on filait un sacré coton avec le bourdon. J’ai souvent douté et je pensais que je m’acharnais sans raison et sans talent. À m’en briser les os, m’en brûler les mollets sur le pot, me tordre les chevilles et puis remonter. Et rouler. 

Je jette un second regard dans le rétro fracassé et je me vois un an plus tard, 26 000 kilomètres dans les jambes, enfourcher une nouvelle monture. J’avais repéré un type avec ce modèle, je m’étais arrêtée et lui avais demandé ce que c’était et si je pouvais l’essayer. Dans ma tête c’était imprimé. À peine débarquée sur cet immense continent, moi qui m’étais jurée de laisser la moto de côté pour un temps, j’écumais déjà les sites de revente à la recherche de ma perle, de mon chameau qui allait m’emmener découvrir le désert australien. Momo et moi, ça a été le match parfait. J’ai appuyé sur le starter et ça a instantanément (ou presque) fait clic. Une combustion à faire pâlir tinder. J’avais trouvé mon partenaire de route idéal. Ça ne m’a bien évidemment pas éviter de me casser la tronche un paquet de fois mais j’étais sure de redresser ma machine à tous les coups. Des petites brûlures et des points de sutures. Les traces que l’on apprend de ses erreurs. Ou peut-être pas d’ailleurs ! Et puis… j’ai roulé. Roulé à travers les incendies, de la fumée plein la visière. Roulé des heures et des heures, sous la canicule sur le continent ou sous la pluie en Tasmanie. Slalomé entre les possums et les wallabies. Dérapé sur les graviers, glissé dans la boue, j’ai roulé à en éclater la chaîne en plein vol. J’ai suivi des formations, j’ai observé et j’ai appris. A faire ma vidange, à changer un pneu, une chaîne et des pignons. On m’a donné des coups de mains et des coups de clés pour resserrer les boulons. J’ai joué avec le poids de Momo, les fesses en l’air, une jambe en équilibre, les coudes en équerre, ridicule funambule. 

20 000 bornes sur mes pneus taillés pour la terre. 

J’ai roulé et j’ai appris.

Je suis tombée et j’ai appris.

J’ai chialé, j’ai ris,

J’ai eu chaud aux fesses et je me suis gelée les miches. 

J’ai risqué et vécue ma vie. 

J’ai pris peur parfois et j’ai gagné en confiance tout le temps. 

Je jette un regard dans le rétro et je vois le chemin parcouru. Les kilomètres d’apprentissage, les doutes et les craintes vaincus comme des dos d’ânes sur la route. Je vois les visages des gens que j’aime, je sens les vibrations parcourir mon corps courbaturé, et ressens l’ivresse lorsque l’on sort des sentiers battus et puis j’entends un bruit. Celui de mon moteur… ou bien peut-être est-ce celui de mon cœur ?

6 commentaires sur « CŒUR MOTEUR »

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