A ma famille, un peu éparpillée, un peu dispersée peut-être, ceux qu’on ne voit jamais assez et qui pourtant ne cessent d’être présents. A ce tissu discret et tenace de personnes singulières et entières qui par des liens invisibles enrobe mon cœur, soutient ma tête et accompagne le moindre de mes mouvements. A mes parents, à ma sœur, à mes cousins et cousines, mes oncles et mes tantes, à ma grand-mère, à vous qui faites partie de moi et croyez en moi, je vous souhaite de recevoir tout le bonheur et de ressentir toute la tendresse que vous me transmettez malgré les kilomètres.
A mes amis, ici et là, en France, en Allemagne et ailleurs. A ceux qui m’aiment telle que je suis et me rendent meilleure à leur contact. A ceux qui m’ont si souvent portée dans les moments difficiles, ceux avec qui j’ai même tout à fait coulée quand la force nous manquait, ceux-là qui n’ont pas peur de partager, de rire comme de pleurer, je vous souhaite de ne pas changer.
Aux amis de la famille, aux familles de mes amis, à mes anciens collègues, partenaires de travail, à toutes ces personnes rencontrées ces dernières années, à ceux qui m’apprennent la patience, la tolérance, la générosité et la convivialité, je vous souhaite de vous épanouir dans toutes les aventures que vous entreprendrez.
2018 m’a appris tellement de choses, à commencer par la bienveillance envers soi et les autres. Une fois que l’on a dérouillé les gonds de nos croyances, déverrouillé nos peurs, on découvre tant de beauté qu’il est difficile de s’arrêter. Poussez les portes, défoncez les fenêtres, ouvrez grandes les écoutilles et soyez fragiles et forts! Avancez, tombez. Restez avachis, relevez-vous.
Merci à toutes ces personnes qui m’accompagnent dans la vie. Sans vous, rien n’aurait de sens.
Il est temps de trouver un endroit où passer la nuit. Des déferlantes de flotte me tombent dessus alors que je reprends le chemin de gravier un peu gadouilleux. Sans parler du vent.
A vélo comme à moto, le pire, c’est le vent. Mais pas de la même façon.
On sent combien on est vulnérable, poussé de part et d’autre, chahuté par les rafales selon les caprices de la météo et les virages de la route! Le vent couvre le bruit du moteur – seul moyen de communication avec sa machine – il change la trajectoire dans les virages, freine de face, pousse hors de la route lorsqu’il est de côté. Tout le corps est en tension, les muscles des jambes compriment le réservoir, le torse et les épaules recroquevillés derrière la bulle et les bras solidement vissés aux poignées. Encore plus qu’à l’accoutumée, on sait qu’on a pas intérêt à se rater d’un mini-pouce si on veut pas finir en purée sur le bitume. Ajoutez quelques trombes d’eau bien raides pour pimenter le trajet.
Et là, vous vous demandez bien pourquoi il y a des barjos assez jobars pour se mettre dans des situations pareilles! Et vous avez raison de vous interroger…
Impossible pour moi de faire beaucoup de kilomètres dans ces conditions mais la bataille contre ou avec les éléments est définitivement jouissive!
Il est clair que rouler à moto n’est pas qu’une question de capacités physiques ou de compétences techniques, mais de plaisir. Principalement de plaisir. Malgré mes lacunes techniques, mon manque d’expérience ou de centimètres au bout des pieds, j’aime rouler, quelles que soient les conditions. J’apprends à chaque nouvelle sortie, à chaque dégringolade, lorsque je sens ma roue arrière chasser sournoisement dans un virage, à chaque rafale de vent qui me secoue le casque, à chaque éclat de soleil et pluies torrentielles. J’apprends tous les jours à contrôler ma machine, à appréhender mes craintes. J’ai le cerveau qui tourne au bruit du moteur, les sens et les réflexes sur un ressort, de la tête aux pieds je suis à ce que je fais. Et rien d’autre. Ici et maintenant, les yeux sur la route, le sourire derrière le casque. Merci la vie.
26000 km plus tard. 12 mois en Nouvelle-Zélande. Une plaque en métal et 6 vis dans la clavicule. Un paquet de rencontres, tout ces gens, il me manque les mots pour parler d’eux. Des tonnes d’amitiés, de plaisir et de beaux moments partagés.
Je suis un chaos de sentiments contradictoires là tout de suite. Heureuse et triste à la fois, je pleurs en rigolant en même temps. Le bordel quoi.
J’ai pas envie de me séparer de ma moto. Je sais, ce n’est qu’un objet. Un objet qui m’a transporté, porté, que j’ai soulevé, ramassé, un nombre inimaginable de fois. Je lui ai parlé quand j’étais paumé sur des chemins de graviers dans les montagnes, je l’ai maudite quand il fallait la soulever de terre du bout des bras avec tout son fatras. Elle m’a jamais lâché. Je l’ai malmenée et je lui en ai beaucoup demandé. Pas une plainte, pas une panne. C’est ma machine, loyale et fiable, partenaire de route, elle m’a emmenée plus loin que ce que j’avais osé rêver.
Plus qu’un assemblage fait de deux roues, d’un moteur et de dix milles boulons et écrous dont je connais pas les noms (ça vous donne une idée de mes notions techniques!), c’est le symbole de ce voyage. Elle est le symbole de mes rêves incarnés, qui prennent forment sur les routes. Le symbole de toutes les peurs surmontées. Le symbole que rien n’est impossible, que tout s’apprend quand on est passionné. Elle est la preuve, toute cabossée, écorchée et un peu rouillée, que… putain, je l’ai fait.
Ma Bumblebee, on me prend pour un drôle d’oiseau quand je t’appelle par ton nom de bourdon. On fait gentiment sourire les gens quand je leur dis que, toi aussi tu as des sentiments. D’ailleurs il est possible qu’on nous prenne pour des fous avec ce texte. Enfin moi surtout. Mais je m’en fou. Qu’est-ce qu’on s’ennuierait si on était des adultes sans imagination et sans émotions.
Alors oui, je te parle et maintenant je te dis merci et longue route à toi, gros tas de ferraille au plastique écarlate. On s’est bien éclaté.
Mon père, je sais pas si vous le connaissez mais tout le quartier Saint-Michel le connait.
Mon père, ce mécano connu comme le loup blanc, en bleu de travail Peugeot, les ongles noircis par l’huile des moteurs.
Pas très grand, à peu près haut comme ça, la mâchoire toujours un peu serré quand il est concentré. Vous voyez ? Oui, celui-là avec des yeux bleu clair comme de la gouache diluée dans un verre d’eau, une fois qu’on y a trempé un pinceau. Les cheveux fins avec une coupe toujours un peu approximative, depuis que le coiffeur du coin a compris qu’il pouvait expérimenter sur la tête de René. Ah mais vous savez, c’est le coiffeur des miss France !
Miss 1994 très certainement. D’ailleurs tout le look est rétro. Quelques jeans 501, des pull-overs troués, une veste en velours côtelée pour les grandes occasions et des chemises à carreaux pour aller draguer, sans parler des slips avec air conditionné…
Bref, vous avez saisi le portrait. Un petit air déjanté à la Einstein, des grimaces et des borborygmes en guise de communication. Mais attention, c’est pas qu’il sait pas parler! Oh la la, non! Il excelle dans l’art de parler. Et puis il se surpasse dans celui de s’écouter… Qu’est-ce qu’il peut nous saouler la frangine et moi, hein? Un vrai moulin à parole et tout ça pour dire du vent la plupart du temps !
Mon père, je sais pas si vous le connaissez. Il passe plus de temps à démonter et remonter ses motos qu’à rouler avec. Si vous lui demandez, y en a pas une qu’une marche dans le garage. Mais il est toujours prêt pour la prochaine course, je sais pas comment il fait.
Gaston, c’est comme ça qu’on l’appelle, en cuisine il a quelques spécialités: la soupe aux oignons du dimanche soir et les nouilles aux œufs du vendredi midi. Entre les deux on avait droit gamines aux croques monsieur, aux soupes avec des blocs de légumes et des os à moelle.
Impossible de se souvenir des prénoms et des noms, il rebaptise tout le monde et renomme toutes les villes. Les choses aussi! Si un jour vous l’entendez dire: « Titoune, quand t’ira eul craquounette, va caire des kakaks au carrouf. » non, pas de panique! Il n’est pas en train de faire une attaque. Il demande simplement à ma sœur, Clémentine, d’aller chercher des corn flakes au carrefour quand elle ira retirer de l’argent au distributeur. Ce qui n’arrivera pas nous dira t’il, car il ne mange pas de céréales. Non, Gaston, au petit déj, son gueuleton à lui c’est rien d’autre que du camembert sur une tartine trempée dans un bol de café et de chicorée. Un plaisir pour le nez comme pour les yeux dès le matin au réveil.
Mon père il m’a foutu la honte tellement de fois marchant dans la rue et lâchant, par ci par là, des pets tonitruants ponctués d’un « Oh Fanette ! t’es déguelasse ! » Tiens d’ailleurs, c’est bien les seules fois où il m’appellera par mon prénom. Parce que moi, je pourrais avoir l’âge de Jeanne Calmant, qu’il m’appellerait encore Pipoune. Ou Pipounette selon l’humeur. N’est-ce pas Titoune (Clémentine) ?
Notre père il nous racontait des histoires sans queues ni têtes et qu’on voulait sans fin dans la tente le soir quand il nous emmenait camper. Les histoires de Mac Leod (prononcé Mac Loud). Il essayait vainement de nous apprendre le nom des oiseaux, de nous expliquer comment nous orienter en forêt si un jour on se perdait. Il nous taillait des bâtons de marche avec les branches ramassées et son vieux laguioles.
Il aura essayé de nous apprendre à faire de la planche à voile: vire de bord !! qu’il nous criait depuis la plage alors que nous, complètement paniquées, les doigts agrippés au wishbone et les genoux flageolants, on s’éloignait au large.
Il aura essayé de m’apprendre à jouer de la guitare: y a pas de talent sans travail, Fanette. C’est tous les jours qu’il faut pratiquer si tu veux faire des progrès. Bon, autant vous dire que la frangine et moi, on est pas bien mélomanes, ni trop branchées sports aquatiques… et on s’est trouvées fissa d’autres passions que celles de Gaston.
Enfin presque. Il y en a bien une de passion, que j’observais toute gamine en silence. Tous ses copains motards autour du feu, les vieilles machines qui ronronnent dans un coin. La complicité et les amitiés autour de deux roues. Les quelques sorties dans le side car. Une semaine passée à l’arrière de la BMW chez les Rostbeef (prononcé rosebife). Je m’endors à l’arrière de la vieille machine les bras accrochés à mon vieux père, on est bien là. Il pleut et on s’allonge sur une plage de galets, on ferme les visières des casques et il peut bien continuer de pleuvoir, on regarde les nuages et on est content d’être fous.
Mon père est bourré de contradictions. Parfois juste bourré.
Il a l’intelligence du cœur, la curiosité et l’ingéniosité d’un renard, même si des fois il a des idées d’un autre siècle ou des propos tout à fait idiots.
Mais je m’inquiète pas trop. A mesure qu’il rapetisse, je le vois prendre de la hauteur. Plus je m’éloigne et plus on se rapproche. Il me surprend là où je ne l’attendais plus et me supporte quand j’en ai le plus besoin.
J’ai fini de l’idolâtrer, tout comme de l’accabler. Je suis prête, après tout ces kilomètres, à accepter qui il est. Père parfaitement imparfait qui aiment ses filles plus que lui-même. Notre « petit papa adoré, respecté, adulé, vénéré » qu’il nous fait répéter. Je t’aime aussi.
Et surtout n’oubliez pas, si vous rêvez d’un ange … c’est lui!
Titoune & Gaston – la soupe aux oignons du dimanche 22 décembre 2019
Si vous me demandez sur une échelle de 1 à 10 comment je suis heureuse, je vous répondrai que mon échelle, elle va jusqu’au putain de ciel, que les nuages je m’en fais des coussins pour reposer mon corps courbaturé et que j’attrape les mouettes par les ailes pour rire à tue-tête avec elles. De l’endorphine jusqu’aux orteils, je me cale là. Bordel qu’on est bien.
J’ai du sable entre les dents et plein la chaîne de la moto. Le vent dépose un filtre salé sur mes yeux et la visière du casque. Je fais la course avec les vagues. M’attrape. M’attrape pas. Les dunes à bâbord, la mer à tribord. Du bonheur au bord des lèvres, je suis hilare pour pas grand chose et je men carre.
Et si je me casse la gueule, que je tombe de quelques étages, au moins je pourrais dire que j’ai tenté. Tenté de défier la gravité de mon quotidien, la pesanteur du temps qu’on a jamais. D’enchanter mon réel.
Je sors enfin de mon hibernation – et oui, ici c’était l’hiver il y a encore quelques jours ! – je reviens des mots plein la bouche et de la boue plein les godillots.
L’envie de partager et de vous savoir pas loin. Je reprends la route dans quelques jours, BumbleBee et la tente, tout est prêt.
La parenthèse a été longue mais nécessaire.
MAI
J’arrive fin mai le bras toujours en écharpe à Wellington pour commencer la rééducation et chercher du travail. Je suis pas seulement cassée, les comptes sont à sec et comme dit l’adage… pas de bras pas de chocolat! Et vous savez combien j’aime le chocolat.
Je rencontre Juliette, être qui radie d’une discrète et puissante lumière. Cette jeune maman néo-zélandaise qui élève seule ses deux adolescentes m’accueille les bras ouverts sans même me connaître.
Je rencontre Hamish. Mon frère, mon ami kiwi. On se connaît depuis peu et je sais que je peux lui faire confiance avec ma vie. Il y a de ces rencontres quand on voyage, le temps n’a pas d’impact, on compte les heures en intensité et en sincérité. Hamish, jeune kiwi, il travaille comme barman passionné de houblons et autres fermentations.
JUIN-JUILLET
Je vis ensuite pendant deux mois dans une auberge de jeunesse cheap du centre ville avec quelques 250 autres backpackers venus en ville travailler en attendant que l’hiver passe. « Lodge in the city », ça s’appelle. Dès le début, j’ai une sorte d’aversion non expliquée pour cet endroit. Lost in the city, on y est. J’y rencontre Emilie. Ma roomie, mon amie. Trentenaire si paisible et délurée, sans elle à mes côtés, j’aurais vrillé. On partage une chambre à deux, c’est mieux que le dortoir de 10. Elle s’assure que j’ai ma dose journalière de vitamines, mon quota de sommeil et de fou rires.
J’ai 4 contrats différents à mi-temps, parfois je les enchaîne tous dans une même journée. Je fais aussi des jobs par agence d’intérims en catering sur des événements comme le match des all blacks. Ça donne du 8h-23h 7j/7j avec parfois plus de 13h par jour. J’ai mis mon cerveau en mode « sleep », j’essaye de devenir robot mais je court-circuite au bout d’un mois et démissionne pour ne garder qu’un contrat en temps-plein.
AOÛT
Je suis passée Supervisor au restaurant où je travaille. Je suis partie de Lost in the city pour être lost dans une piaule pourrie. Mais au moins je suis… SEULE!
Je rencontre Slobodan. Serbe qui a migré en Nouvelle-Zélande à l’âge de 10 ans avec ses parents. Motard bavard, il me donne ma première leçon de moto cross et je rencontre ses amis avec qui je participe au plus gros rassemblement moto de l’île du Nord, Cold Kiwi. En effet, on se pèle les miches mais le bonheur de dormir à nouveau dans ma tente me fait oublier le gèle qui la recouvre au réveil.
Je me suis débarrassée de mon taudis et je passe mes deux dernières semaines à Wellington chez Slobodan avec son père Branko et son ami Dusko. Lors d’une sortie à moto, j’ai encore cassé BumbleBee, alors pour compenser les frais Slobo me propose de vivre dans la chambre d’amis. J’apprends à connaître rapidement cette équipée improbable, ils vont me manquer aussi.
Slobodan, Branko, moi, Dusko et Martin
Moi, Martin et Slobodan à Cold Kiwi
15 semaines à WELLINGTON
C’est pas beaucoup mais quand on est sur la route depuis un an, c’est ce qui ressemble le plus à ce qu’on appelle une maison.
Juliette, Hamish, Emilie, Slobodan
Que vous le vouliez ou non, vous faites maintenant partie de ce bordel sans nom qu’est ma vie en voyage – love you guys.
Emilie et Hamish posant avec Red Bumblebee – Septembre 2019Jon, Martin, Juliette, Craig, moi et Hamish avant le départ sur les routes de l’île du Nord – Septembre 2019
Il y a le plic ploc de la douche de la salle de bain qui résonne a travers la parois de la chambre. J’ai le tic tac de ma montre qui sonne l’heure. Le temps qui passe.
J’ai une bombe a retardement dans la poitrine, si je reste plus longtemps je vais craquer. Les semaines sont des mois. Depuis le début je tourne en rond dans cette ville: bosser à fond, dormir à moitié, rouler à peine. Tu me diras, il y en a, c’est leur vie tous les jours de tous les mois de l’année.
C’est drôle, j’ai d’abord écris “c’est l’heure vie”. Correcteur automatique de la pensée, lapsus révélateur.
L’heure-vie. Quand on compte le nombre de jours qui nous séparent de nos vacances en Méditerranée, quand on regarde sa montre toutes les heures avant la fin de sa journée.
Leurre-vie. C’est bon, j’ai donné. Là j’en chie un peu pour dire d’avoir tout juste assez. Assez pour me barrer !
La douche peut bien continuer à fuir, le temps à couler – bientôt j’entendrai plus qu’un bruit, celui de mon moteur. Battement de cœur. Bientôt je continuerai à rouler.
Des fois, faut juste avoir la patience de ses envies – aller au bout de la route, voir le soleil et sentir le vent entre ses dents, vous vous rappelez?
Des fois j’ai très envie de baisser les bras. Il y a des gens qui me disent que je suis une warrior ou un truc dans le genre. Mais vous savez, moi, il y a des fois, j’arrive simplement plus à continuer comme ça. Être seule. Même quand on l’est pas.
Je me jette sur la vie comme une méduse sur un rocher. Je m’y écrase, m’aplatie. Mon corps imprime les reliefs de la pierre, je comprime mes émotions, j’imprime les sensations. J’essaye de rester entière malgré les écorchures, je garde ma carapace intacte quelles que soient les bosses ou les égratignures. Je serre les dents, les fesses, je contracte chaque muscle de mon corps dans une ultime résistance. Et ensuite je relâche la détente. Désamorce la bombe. Mes chaires tendres et molles reprennent le mouvement de l’eau. Les tentacules au gré des courants. Je cours, je danse, je ris à nouveau.
Jusqu’au prochain impact. Quand la prochaine vague viendra me plaquer sans pitié sur la surface rugueuse de la pierre. J’ai le cœur éponge, la peau poreuse.
Je prends tout, les coups, la chance, l’amour, je jouis de tous et de tout, j’essaye d’attraper la vie comme le putain de ponpon qui pendouille au bout du fil que le type du carrousel fait s’agiter devant nos nez. Petits doigts avides de s’agripper au bonheur. A chacun sa part du gâteau. J’ai les bouts de cordes qui me glissent des paumes. Pas de pot, ce sera pour la prochaine. Je me dis que ‘fuck that‘. J’en veux pas de son ponpon à la con. Mais à peine le tour suivant que je suis déjà, là, sur la pointe des pieds, à frétiller. A tendre les bras vers ma chance qui me nargue en saut à l’élastique.
Gravité Ma Gueule dans les graviers J’ai la carcasse qui craque La coquille qui se fendille
Entre le sol et la machine J’ai les os en mikado Au moindre mouvement Je perds à tous les coups
J’ai le cartilage en origami et les projets en confettis Je peux m’en faire un collier de papier mâché Le moral en brouillon chiffonné Même la corbeille, c’est manqué
B R O K E
Ca y est J’ai pressé le bouton reset Et match Crevé l’abcès Rebooté le système
Il y avait erreur Un coup de pompe dans l’arrière train Et la machine redémarre En mode chenille qui rampe Je tâtonne jusqu’aux médocs En attendant d’aller au bloc Tuer le temps, c’est toujours mieux que de se Terre
B R O K E N
Des fractures invisibles J’ai des attelles plein la cervelle Le cœur plâtré jusqu’à l’aorte C’est pas trois bouts de clavicule Qui vont me faire plier Me tourner en ridicule
R E P E A T
2, 3 vis et puis je m’en vais Un coup de kick et puis je repars 2, 3 mois, c’est quoi Quand on a l’éternité des rêves devant soi ?
Petit papa, c’est mon rôle, c’est ma mission de te protéger, de te défendre contre les attaques du monde. Sur la pointe des pieds, je me suis hissée et j’ai tendu mes bras vers tes yeux pour les sécher.
Petit papa, pleure pas. Faut pas pleurer, ça va aller.
Et les larmes roulaient de tes joues pour tomber dans mes yeux, se mêler à mes pleurs, irriguer mes peurs. C’était ma mission, mon unique besoin, de te garder avec nous et d’un unique sanglot te prendre par la main.
Petit papa, c’était son rôle, son unique option. Pas pleurer. S’étirer encore plus haut que toi et moi. Penser aux courses et aux dîners, panser tes plaies et nous tirer. Pas le choix. C’était sa seule raison.
Petit papa, pleure pas. Faut pas pleurer, tu sais, ça va finir par s’arranger.
Petit papa, il est temps maintenant, qu’elle et moi, on reprenne nos tailles, les pieds au sol, les bras tendus vers nous-mêmes, qu’on redevienne enfants.
Petit papa, je te laisse recueillir les pleurs qui dégringolent en écrivant ces mots. Je te rends ces peurs en écrivant ces maux.
25 ans plus tard, face contre le vent, cheveux dans les yeux, la girouette se tranquillise. Cap sur mon nord, cape, je continue, sac sur le dos. Entière et légère. Vulnérable à nouveau. C’est pas grave, je sens ton regard me réchauffer le dos.
Petit papa tu n’es plus, mais papa à jamais tu es. Je sais maintenant que tu nous aimes plus que toi même.