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DÉCLARATION #5

Coup de soleil

J’ai envie de revenir un peu en arrière. Quand je traçais la route en tête chercheuse sur mon biclou. Quand je bouffais les kilomètres à coup de pédales pour rebooter le système avant le grand départ. J’ai envie de me souvenir de celui que j’ai croisé au détour d’une plage en Bretagne. 

Laissez-moi vous dresser le tableau. Un dimanche en fin de journée, le ciel en clair obscur, la lumière qui perce à travers les nuages au dessus de la mer et de la musique électronique qui fait vriller les vagues. Je veux saisir l’instant, capturer l’image mais voilà un type qui se plante dans mon champ, me tourne le dos et pisse dans l’eau. Charmant. Lorsqu’en revenant vers la musique, remontant sa braguette, puis récupérant sa bouteille ancrée dans le sable, il me remarque. Sérial killer de poésie photographique. Un immense sourire sur son visage. Je ne sais même pas si je l’ai pris mon cliché au final. 

On se parle, je sais plus bien ce qu’on dit. J’écoute mais mon instinct est passé en pilote automatique, c’est lui qui gère plongé dans ces yeux verts. Trop de choses à se dire. Cet inconnu qui m’est si familier, impossible de se quitter. Celui qui était un festivalier tueur de magie crépusculaire devient le voyageur à large poitrine. Il revient tout juste de trois ans de périple… en Nouvelle-Zélande et en Australie. J’ai presque cru apercevoir l’univers faire un immense clin d’œil dans un coin de l’horizon qui s’obscurcissait à mesure qu’on discutait. 

A vélo, j’avais une règle. Jamais de demi-tour. Quitte à faire des détours. 

La veille j’avais roulé bien trop vite pour arriver à temps. Je m’étais assise sur un banc près d’un estuaire du nom de Guidel, et je mangeais la salade de lentille que la maman de Romain m’avait si gentiment donné à emmener. Un peu frustrée de ne pas pouvoir plus explorer le coin et regardant avec envie des gens faire du canoë. 

Alors lorsque l’inconnu me dit de le retrouver le lendemain pour faire du Kayak, ce n’est plus un clin d’œil que j’ai vu dans le ciel mais des gyrophares, des flèches à bande luminescente avec un itinéraire Tom-Tom fourni par les étoiles. 

Nos chemins se séparent, l’alcool coule à flot en cette fin de festival sur des airs de chants marins. 

Au matin quand on me demande par où je reprends la route, je réponds que je fais demi-tour. Je leur parle d’un âme-sœur que je dois retrouver pour faire de l’escalade… mais si, l’âme-sœur, le mythe de philosophie platonicienne, quatre bras, quatre jambes, deux visages… Oh et puis merde, vous avez qu’à googler. On me regarde avec un sourcil relevé et on se demande si j’ai tout à fait décuvé. Je remballe la tente et je rebrousse chemin. Arrivée dans le bled je réalise que j’ai pas d’adresse, il se met à pleuvoir sec et je tombe directement sur la messagerie du voyageur-pisseur. Je commence un poil à douter. Mais 30 bornes dans les roues, quand on a plus d’alcool que d’oxygène dans les veines, ça rend persévérant alors je demande à une dame qui rentre ses poubelles où je peux trouver la maison des larges poitrines (c’est le sens du nom, vous vous doutez bien que personne s’appelle comme ça en vrai … ). Je trouve le lieu mais pas la porte d’entrée, si bien que je me retrouve au milieu de la cuisine par la porte de jardin face au père de l’inconnu. Bonjour M’sieur. 

Improbable mais on y est. Sur l’eau dans un canoë qui tourne en rond parce que comme des billes, on a oublié l’aileron. Mais la flemme, on est bien. On a l’énergie d’un gastéropode à nous deux réunis. On sèche nos coquilles contre les rochers quand on voit passer le canoë qui se fait la malle avec la marée et toutes nos affaires… « Mais je le connais celui-là! » 

Les pieds nus, la peau salée, on récompense nos exploits de sauvetage marin avec des galettes forestières et des rasades de cidre. On s’allonge sur le quai pour profiter des derniers rayons de soleil. Mon épaule touche son épaule. Je n’ai ni d’âge, ni de prénom. Je ne sais d’ailleurs plus rien à cet instant. Je suis l’instant. Rien d’autre. 

Les jet skieurs qui nous les brisaient sont partis. Juste le silence et les piaillements des grands oiseaux blancs qui se rassemblent dans les arbres pour la nuit. On ne dit rien. Tout est calme et simple sur l’eau. Beau. Étrange d’être si bien avec quelqu’un qu’on connait pourtant si peu. Je n’ai pas d’attentes, ce qu’on partage se suffit. Un grand coup de fusil nous sort de notre dérive et les oiseaux partent dans un nuage d’ailes affolées. Casseur d’ambiance. Fou rire. 

Pas d’attentes. Désirs. Mes mains meurent de se poser sur sa nuque tannée par le soleil et mes doigts de s’engouffrer dans ses longs cheveux noirs. Mais à ses cotés j’ai 15 ans à nouveau, je suis sûre de rien et redécouvre une timidité perdue au fil des années. 

En un demi-tour éclair et à peine 2 jours le voyageur m’a bouleversé. Il a chamboulé mes récepteurs, retourné mon cerveau comme une crêpe au rhum. J‘avais encore la gueule de bois, que je flottais sur un petit nuage, à la dérive, sans ailerons pour nous aiguiller. Je me suis laissée aller. Il a réveillé un truc. Ses mains qui s‘agrippent aux rochers ont trouvé une prise sur ma peau de pierre. Écailles abîmées. A son contact mon sang s‘est réchauffé, j‘ai senti un souffle circuler dans mes tissus. J‘ai ressenti quelque chose, je savais même plus que ça existait. J‘étais enfant, animale, femme. Et tout ce fatras de moi, a compris d‘une façon si limpide et si simple, putain, je viens de tomber amoureuse. Là. 

C’est le genre de rencontre, ça t’arrive pas tout le temps, de la magie simple.

Je vous souhaite de toujours sentir avec la naïveté de l‘enfance, de ressentir avec la sensualité animale et de penser avec vos cœurs d‘homme. Ne négligez jamais l‘instant. Il est ce qu’il y a de plus précieux. 

Merci Pierre de m‘avoir rappelé ce que c‘est que d‘aimer le temps d‘un après-midi d‘été. 

Ici / Maintenant

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