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FEMME

Hier c’était la journée internationale des droits des femmes. Je prends cela comme une invitation à parler enfin de certaines expériences vécues en tant que femme voyageant seule.

Mais nul besoin d’être à l’étranger et de parcourir des kilomètres à moto pour percevoir sa propre vulnérabilité en tant que femme. J’aimerais commencer par le début.

Mon premier voyage, au bout de la rue, j’avais une dizaine d’année. La braderie de Lille, la plus grande d’Europe. J’aimais déjà fouinasser dans les vieilleries et dénicher trésors pour moi, camelotes pour les autres. C’est un dimanche, ça sent la fin, les trottoirs retrouvent petit à petit leur aspect initial et les stands commencent à se vider. Ma mère et ma sœur veulent rentrer, j’insiste pour rester un peu plus, il y a ce magasin de déstockage de vêtements dans lequel je veux aller, double aubaines ! Au bout de plusieurs minutes, je sens un regard persistant me suivre de stand en stand. Une présence prédatrice, un malaise que j’essaye d’ignorer, un mâle que je tente d’éviter. Après avoir remonté toute la rue Gambetta jusqu’à la rue Colbert, celle qui va me conduire ensuite droit chez moi, le regard pesant devient paroles dérangeantes, invitation inhospitalière. Je suis en 6ème2, j’ai 12 ans, je n’ai ni conscience de mon corps ni celle de ma potentielle sexualité. C’est normal, j’ai 12 ans et je suis en 6ème2. Et il n’est pas normal qu’un homme d’âge adulte pose son regard sur un corps ayant à peine commencer sa mue. J’ai peur, je suis honteuse, je me dépêche de rentrer. Bien sûr je ne dirais rien. J’ai peur que l’on me reproche ce qu’il vient de se passer et surtout que cela me prive à l’avenir de cette liberté accordée, celle de marcher seule dans la rue. 

Mon premier voyage sur un autre continent, je viens d’avoir 18 ans et mon bac. Mon père me fait le cadeau d’un voyage pour me féliciter de la fin d’une scolarité réussie et le début dans une vie adulte riche en expériences. Déjà un peu solitaire, je ne souhaite pas partir en groupe avec des amis comme ma sœur l’avait fait et décide de partir faire de la randonnée au Maroc avec une agence. Première fois que je prends l’avion, je me retrouve avec un petit groupe de français, couples, famille, femmes divorcées et l’équipe locale de guide, cuisinier et muletiers. Je suis sans filtres, entière et naïve. 

Mes amis me voient un peu misanthrope, casanière ou grognon mais j’observe surtout. J’observe les gens, je les comprends, du moins j’essaye. Je trouve toujours quelque chose de beau dans le laid, de l’intéressant dans l’ennuyeux, personne n’est simplement ce qu’il donne à voir, j’ai déjà compris ça. Mais à 18 ans je n’ai pas encore appris à dire non, à protéger l’espace privé de mon corps. Alors que je plaisante avec le cuisinier tout en marchant, il passe un bras sur mes épaules et quelques secondes après une main sur mon sein. C’est bref, si bref que je doute même que ce geste ait eu lieu. Mais je n’ai pas rêvé. Quelqu’un a bien envahit mon intimité, touché ma féminité, sans que je l’y invite. Je n’attends pas longtemps pour en parler au guide, responsable de l’équipe et du voyage. Nous en reparlons le soir même en privé avec le cuisinier qui nie, il a une fille de mon âge, il ne pourrait pas. J’insiste. Je ne mens pas. Il s’excuse, il pleure, il a besoin de ce travail. On passe à autre chose. J’essaye de ne pas laisser cet événement gâcher mon plaisir, je passe ma première nuit à la belle étoile, et quelles étoiles ! Le guide qui prenait ma défense la veille, n’est plus à 3 mètres de mon duvet au réveil. Il est juste derrière moi. Je peux sentir son souffle dans mon cou. Ça et autre chose. Je suis tétanisée, écœurée, je tente de m’éloigner tout en feignant de dormir. Je ne vois pas bien à qui je pourrais me confier maintenant. Et puis ce sentiment encore, qu’au fond peut-être, je suis un peu responsable de tout cela. Quelle idée aussi de vouloir dormir seule sous les étoiles.

Je ne raconterai pas toutes les autres fois, d’ailleurs j’en ai probablement oublié et effacé beaucoup, c’est si banal et courant. Cela va du harcèlement de rue quotidien, à l’agression physique. On finit même par ne plus se souvenir, c’est triste mais c’est mieux comme ça. 

J’ai 22 ans, Berlin, je rentre d’une soirée tranquille passée avec une amie, Claire. Mais le temps de traverser cette ville immense, il est déjà tard. Le bus de nuit me dépose loin de chez moi mais loin à Berlin, c’est relatif. Je suis contente de ne pas avoir à marcher pendant une heure. Seulement 30 minutes. 30 minutes c’est pas beaucoup. Sauf quand quelqu’un vous suit. On dit que c’est souvent les derniers kilomètres en voiture les plus dangereux. Ça doit valoir aussi lorsqu’on rentre à pied. A peine quelques mètres me séparent de la cour de mon immeuble. L’ombre que je pouvais nettement distinguer vient de fusionner avec la mienne dans la lumière du réverbère. Je me prépare au pire, je le sentais venir. Une main m’empoigne entre les jambes. Je fait face, tout va vite, il me saisit les poignées, je maintiens un genoux entre nos corps. Je m’entends lui demander en allemand ce qu’il compte faire. J’habite à 10 mètres, que croit-il qu’il va se passer ? Dé-ga-ge. Hau ab. La prise lâche, le regard drogué cligne, je suis à nouveau libre de marcher. Il me suit quelques secondes. Cette fois-ci plus fort, en allemand toujours, ça suffit! Va t’en ! J’arrive à la porte arrière de l’immeuble, fouille mon sac à la recherche de mes clés. Mes mains tremblent, mon cœur s’agite dans ma cage. J’ai été forte et chanceuse. Je pense à ce que je viens d’éviter, ce que vivent plus de 600 femmes par jour dans le monde entier. Lorsque je raconterai cette histoire à mes proches, à mon copain, on me demandera ce que je portais et ce que je faisais à cette heure là dans la rue. Ils ont eu peur, tout comme moi, je suppose.

J’aurai 30 ans dans quelques semaines,  j’échappe à la grisaille berlinoise et m’évade pour une dizaine de jours en Grèce. Sac sur le dos, j’ai décidé de me débrouiller avec un petit budget. Je lève le pouce pour me déplacer, j’ai déjà fait, je n’ai pas peur. Je fais de belles rencontres… mais pas que. Je tombe sur mon exception dans ma statistique de la chance et évite de peu encore. J’ai appris à dire stop, à retirer une main non désirée sur ma cuisse, à demander d’arrêter la voiture. De justesse, sur la bande d’arrêt d’urgence, je suis indemne. Du moins c’est ce que je pense. Même cela, ça laisse une trace. 

On me demande à chaque fois si je n’ai pas peur toute seule. Des peurs, j’en ai plein. J’ai peur des crocodiles, j’ai peur de perdre ma mère, j’ai peur de vivre avec des regrets. J’en ai eu si souvent que parfois je ne pouvais plus bouger. Bloquer par le manque d’oxygène dans mes muscles, tétanie et spasmophilie. État dépressif, je me croyais faible et fainéante. Je me suis fais la promesse d’arrêter d’avoir peur de la vie. 

Alors non, je n’arrêterai pas de marcher seule dans la rue, dans la nuit, Je n’arrêterai pas de porter une jupe ou d’être jolie ou pas, 
Je n’arrêterai pas de dormir à la belle étoile ou en camping sauvage, 
Je n’arrêtai pas de marcher, de pédaler, de rouler, de faire confiance, Aux personnes, à mon instinct, 
Je n’arrêterai pas de sourire, de râler, 
Je n’arrêterai pas d’être une femme 
Et encore moins de vivre libre. 

F comme Fragile. F comme Forte. F comme Femme.

Je dédie ces quelques mots à toutes celles qui ont souffert un jour, celles qui souffrent tous les jours d’être nées femmes.  

09.03.19 / Nelson / Nouvelle-Zélande

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